ISSN 2421-5813

Résumé  Dans les romans de la guadeloupéenne Maryse Condé (Pointe-à-Pitre, 1937), nous retrouvons des personnages – féminins, pour la plupart – qui font preuve d’un élan vital débordant dont la première manifestation claire passe par l’amour de la bonne chère et de la cuisine, ainsi que par le respect religieux des rituels de la table. Cela se manifeste, d’une part, par la récurrence des créolismes relatifs à la gastronomie caribéenne, pour la plupart associés à des réalités féminines et contenant, en essence, un hommage à la grand-mère maternelle de Condé, la cuisinière Victoire Quidal. D’autre part, ceci se traduit par la configuration condéenne de l’archétype de la « femme cannibale ». Par la suite, j’en étudierai des exemples et des rouages représentatifs, issus principalement (mais non exclusivement) des livres Le Cœur à rire et à pleurer (1999), Victoire, les saveurs et les mots (2006), Mets et merveilles (2015) et Histoire de la femme cannibale (2003).    

Mots-clés  Maryse Condé – gastronomie – créolismes – cannibalisme – femme

Abstract  In the novels of the Guadeloupean writer Maryse Condé (Pointe-à-Pitre, 1937), there are a lot of characters – for the most part, female characters – who demonstrate a great vital impulse related to the love of good food, cooking and table rituals. On the one hand, I underline in her work the recurrence of Caribbean creolisms associated with gastronomy and women. This lexical field constitutes, essentially, a tribute to Condé’s maternal grandmother: the chef Victoire Quidal. On the other hand, Condé’s works configurate the archetype of what I will call « the cannibal woman ». I will study all these aspects in such books as Le Cœur à rire et à pleurer (1999), Victoire, les saveurs et les mots(2006), Mets et merveilles (2015) or Histoire de la femme cannibale (2003), among other titles.

Keywords  Maryse Condé – gastronomy – creolisms – cannibalism – women     

 

Dans l’œuvre narrative de l’écrivaine antillaise Maryse Condé (Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1937), monstre sacré des lettres francophones contemporaines[1]la nourriture s’avère être beaucoup plus qu’un élément exotique secondaire. Il en est de même pour les gestes et pour les espaces liés à l’acte du bien manger, qui constituent l’une des préoccupations primordiales des personnages condéens.

Ces personnages – surtout les femmes – utilisent un langage ancré dans les réalités culinaires : les créolismes[2] relatifs aux aliments sont ainsi les plus récurrents dans la poétique condéenne, dont il sera question dans la première partie de ce travail. Ceux-ci renvoient à un univers féminin mis en valeur et visant la réparation de la figure de la grand-mère, injustement réduite au rôle de servante, comme nous le verrons dans la première partie de cette étude. Ce dessein de « réparation » vise l’inscription dans l’Histoire du prénom et surtout de l’héritage intellectuel de l’ancêtre oubliée. L’aïeule se dessine ainsi, malgré cet oubli, comme l’un des échelons fondamentaux d’une généalogie artistique de femmes talentueuses et inspiratrices dont Condé se reconnaît l’héritière.

Dans l’univers narratif condéen, cette généalogie se traduit dans l’omniprésence d’une majorité de femmes nomades et rebelles ; des femmes fortes de corps et d’esprit, s’opposant aux clichés féminins traditionnellement imposés par l’ordre patriarcal[3]Ces femmes font face aux violences multiples (symboliques, physiques, psychologiques, économiques, environnementales…) exercées par les hommes à travers les arts culinaires.

Dans la deuxième partie de notre article, j’analyserai, dans ce sens, les fondements et la portée politiques de l’archétype féminin de la dite « femme cannibale », établi de façon explicite dans le roman Histoire de la femme cannibale (2003), mais parcourant implicitement tout l’univers fictionnel condéen.

Pour finir, nous verrons tout au long de cet article comment Condé se sert de l’analogie cuisine-écriture pour proposer une redéfinition subversive de la notion même de création au féminin, ainsi que pour entreprendre la réparation historique et la juste revendication des figures des ancêtres fortes et pionnières en matière de création qui l’ont précédée.  

Sur le langage condéen de la bonne chère et le rapport avec la grand-mère cuisinière

Maryse Condé a publié plus de 30 ouvrages, parmi lesquels on peut trouver non seulement des romans, mais aussi des essais, des nouvelles, des pièces de théâtre ou des récits pour la littérature de jeunesse.

J’ai repéré dans ce vaste corpus presque 400 termes en créole guadeloupéen. Je les ai commentés et longuement étudiés dans un « glossaire de créolismes condéens »[4]On y remarque tout de suite l’omniprésence de vocables appartenant au champ lexical de la nourriture, des boissons, et de la cuisine ou de la gastronomie en général.

Dans le présent travail, j’ai suivi le critère alphabétique pour isoler les dix expressions les plus utilisées, afin d’y trouver des éléments valables pour répondre à la question suivante : quelle est la raison d’être de ces créolismes culinaires, c’est-à-dire, quel est leur rôle narratologique et symbolique dans l’univers condéen ?

Les vocables en question sont : bébélé, chadèques, chiktay, christophines, chodó, colombo, court-bouillon, dannikites, douslets et fig é twip. Commençons par en donner les définitions[5] :

1) Bébélé : plat typique de l’îlot guadeloupéen de Marie-Galante, fait à base de bananes vertes, de tripes d’agneau, d’épices, de carottes, de jus de citron et de farine[6].

2) Chadèques : pamplemousses. Par métonymie, on appelle ainsi les sorbets ou les glaces faits à la main à partir de ce fruit rafraîchissant[7].

3) Chiktay / chiktaye / chiquetaille (de morue) : plat antillais très populaire, consistant en des miettes de morue épicées avec des légumes. On peut le servir froid, en guise d’amuse-bouche, ou bien chaud, en plat de résistance[8].

4) Christophines : il s’agit d’un fruit comestible vert à l’extérieur et jaunâtre ou blanc à l’intérieur. En Guadeloupe, on le cuisine et on le consomme beaucoup, sous des formes variées, comme par exemple gratiné ou en velouté[9].

5) Chodo : du lait aromatisé[10].

6) Colombo : épice jaune, voire orangée, très appréciée. On l’utilise pour préparer une sauce dans laquelle on mijote des viandes ou bien des poissons. La saveur, ainsi que la couleur, peuvent rappeler certains currys[11].

7) Court-bouillon : soupe de poisson[12].

8) Dannikites / danikit : petits biscuits salés[13], semblables aux « doukouns »[14].

9) Douslets : «doucelettes» : friandises de lait de coco caillé, coupées en dés et recouvertes de sucre roux de canne[15].

10) Fig é twip : « figues et tripes »: plat mijoté à base de bananes («ti-fig» ou «fig»[16]),et de tripes.

Dans cet échantillon, comme nous le voyons bien, il y a aussi bien des plats de résistance que des entrées, des boissons, des épices, des fruits ou des desserts. Il recouvre donc tous les aspects, toutes les formulations ou toutes les étapes possibles du repas. Il s’agit, dans tous les cas, de spécialités antillaises logiquement énoncées en créole, mais qui viennent s’insérer dans des récits écrits en français.

Car la langue maternelle de Maryse Condé, issue d’une famille de fonctionnaires appartenant à la bourgeoisie noire de Pointe-à-Pitre, est effectivement le français. Comme il est possible de le lire dans ses mémoires d’enfance (Le Cœur à rire et à pleurer, 1999), l’écrivaine a reçu de ses parents une éducation dont l’assimilation culturelle à la France était le pilier central. Cela l’a menée à faire une découverte assez tardive de sa propre couleur (de sa négritude) et de la cuisine antillaise populaire.

Il est ainsi possible de considérer que le créole qui cohabite chez Condé avec le français de France le plus épuré, témoigne en quelque sorte d’un choix militant : c’est la conséquence du « cœur à gauche » de l’écrivaine, dont elle-même parle dans son autobiographie, avouant ainsi sa foi politique[17]. Il ne s’agit absolument pas d’une langue ni d’une gastronomie héritées, mais plutôt d’une (re)conquête personnelle liée à l’exercice de la liberté, à l’adhésion progressive au marxisme[18] et à l’exaltation de la richesse apportée par la diversité :

Disons seulement que tout est différent en fonction de chaque individu. Chacun d’entre nous a un rapport différent avec le français comme avec le créole. Sans mépris, sans aliénation, je répète que le créole ne peut pas faire figure de langue maternelle. Ma langue maternelle, que ma mère me parlait, a été le français, avec tout ce que ça sous-entend peut-être comme frustrations et comme manques.[19]

La mère de l’écrivaine avait fait de la transmission du français, au lieu de celle du créole, un point d’honneur. Elle s’était conduite de même en ce qui concernait l’éducation culinaire de ses enfants. Aucune concession n’a été faite aux traditions antillaises, face aux rituels français de la table, toujours religieusement respectés. Pas de bananes ni de fruits locaux. Rien que des « pom Fwans »[20]c’est-à-dire, des pommes venues de la France, beaucoup plus chères et difficiles à trouver aux Antilles car importées.

Jeanne Quidal, la mère de Maryse Condé, cachait des motivations autres que l’aliénation coloniale (c’est-à-dire, l’assimilation culturelle à la métropole française) pour agir ainsi. Elle était à son tour la fille d’une « mulâtresse »[21] analphabète, qui n’avait jamais appris à bien parler le français et qui avait travaillé pendant toute sa vie comme cuisinière chez des « Blancs pays » ou des « békés » : en effet, c’est de la sorte qu’on appelle les descendants blancs des anciens maîtres esclavagistes aux Antilles.

Cette mère cuisinière, Victoire Quidal, devait représenter pour Jeanne l’antithèse de l’ascension sociale qu’elle avait accomplie toute seule, à force d’efforts, de bourses et aussi par le biais de son mariage avec un veuf (Auguste Boucolon) de bonne réputation, un ancien instituteur reconverti en banquier avec grand succès.

Dans Le Cœur à rire et à pleurer, nous retrouvons le souvenir d’un portrait de cette grand-mère domestique, humble et exclue de la bonne société : « Une photo sur le piano Klein représentait une mulâtresse portant mouchoir, fragile, encore fragilisée par une vie d’exclusion et de tête baissée. Oui, misié. Oui madanm »[22].

L’espace de la cuisine et l’art culinaire, pour la mère de Condé, étaient profondément marqués par ces idées d’exclusion, de pauvreté et de servitude caractérisant la figure de la grand-mère. Les femmes intelligentes, comme Jeanne le répétait souvent à ses filles (surtout à la petite Maryse, car elle tournait souvent autour de la cuisinière, Adélia), ne devaient pas perdre leur temps parmi les casseroles.

Dans son parcours d’intellectuelle et d’artiste, Maryse Condé s’est efforcée de comprendre, à l’aide de l’alchimie littéraire, cette posture maternelle problématique. Elle a tenté de percer le silence dans lequel dormait l’existence de sa grand-mère en revendiquant sa valeur et sa dignité. Dans ce but, Condé lui a consacré un livre (en) entier, intitulé Victoire, les saveurs et les mots (2006). Elle y entreprend le labeur de raconter la vie de Victoire Quidal. Pour cela, elle a eu recours surtout aux recettes de la grand-mère. À l’époque, ces recettes avaient récolté un grand succès parmi les invités de la famille Walberg, chez qui Victoire travaillait. Condé recourt également aux rouages de la fiction pour reconstruire l’existence de Victoire : « Il devient indifférent que je me souvienne ou que j’invente, que j’emprunte ou que j’imagine »[23].

Cette biographie fabulée de la grand-mère cuisinière se voit animée, du début à la fin, par la  volonté condéenne de se (re)situer, de se (re)définir et de trouver sa place au sein d’une haute lignée de femmes antillaises qui auraient, avant elle, exploré les chemins de la liberté et de la création : « Pour arriver à me rattacher à cette société antillaise, à ce monde guadeloupéen auquel j’appartiens en principe, il m’a fallu voir, recréer toute cette généalogie féminine que je ne connaissais pas »[24].

Voilà, en effet, la grande originalité de cet ouvrage et, d’après moi, de l’écriture condéenne : la cuisine y est considérée comme une forme artistique tout à fait égale à la littérature. Victoire, les saveurs et les motsrevendique de la sorte le génie de Victoire Quidal en tant qu’artiste cuisinière autodidacte possédant, en outre, une sensibilité musicale exquise et innée. Condé trouve dans cet échelon perdu l’explication de son propre élan créateur : elle explique sa vocation littéraire par le précédent créateur de sa grand-mère.

Dans ses autobiographies et dans le livre consacré à l’ancêtre cuisinière, Condé exprime un avis sur la cuisine très éloigné de celui de beaucoup de personnages – pour la plupart masculins – dans ses romans. Ceux-ci ont tendance à partager plutôt l’opinion de la mère de l’écrivaine, Jeanne, en considérant la cuisine et les soins comme faisant partie de cette longue liste d’activités domestiques, écrite nulle part mais connue par tous, que la tradition prétend exclusivement féminines : « Les bébés, c’est l’affaire des femmes »[25].

Maryse Condé contredit cette imposition et réussit à imbriquer le physique dans l’intellectuel et à élever les gestes menus, souvent invisibilisés, à la catégorie du sublime. « J’ai essayé », déclare Condé à ce sujet, « de montrer qu’écriture et cuisine provenaient du même effort de création »[26]. La cuisine passe alors d’être un moyen patriarcal d’oppression de la femme à lui offrir un espace d’expression et d’émancipation créatrices : « Il me plaît, quant à moi, que ma grand-mère demeure secrète, énigmatique, architecte inconvenante d’une libération dont sa descendance a su, quant à elle, pleinement jouir »[27]

La pensée condéenne se relie ainsi aux thèses des dits « afro-féminismes » ou, pour le dire autrement, des féminismes à l’africaine. Ceux-ci reprochent souvent aux féminismes occidentaux non seulement leur ethnocentrisme[28], mais aussi leur oubli de l’importance de la femme en tant que pilier central de la famille dans la tradition africaine, étroitement lié à d’autres rôles plus ou moins traditionnels que les femmes y détiennent – en l’occurrence, celui de nourricière. Le « black feminism » suggère que la famille et les gestes qui soutiennent son architecture, comme la cuisine, ne sont pas nécessairement oppresseurs pour la femme dans le contexte et la tradition africains. Bien au contraire, ils peuvent contribuer au développement et à l’épanouissement féminins, voire à « l’émancipation » de la femme[29]

Pour le sociologue Jean-Claude Kaufman, dans ce même sens, la cuisine nous procure premièrement du plaisir, mais son importance résiderait plutôt dans sa puissance pour la « fabrication de la famille par les repas »[30] et pour le tissage des liens « amoureux et affectifs ». Ceux-ci se fabriquent, toujours d’après Kaufman, entre « pelage des oignons et pétrissage de la pâte, avec les mains »[31]

Maryse Condé semble d’accord avec l’idée de « l’ampleur émotionnelle »[32] contenue dans l’acte de cuisiner. Comme il est possible de le déduire depuis le titre même de Victoire, les saveurs et les mots, elle se sert de la cuisine pour inscrire dans l’Histoire le prénom de l’ancêtre oubliée et pour entamer de la sorte la restauration d’un tissu familial effiloché, car invisibilisé. Elle prend la cuisine comme métaphore de toute création, en général, et de la création littéraire, en particulier. Voici une analogie dont le parcours n’est pas récent. Déjà au XVIIe siècle, pour donner un seul exemple notable, la poétesse Juana Inés de La Cruz, figure clé des littératures de la nouvelle hispanité, écrivait dans sa célèbre lettre à Filotea : « Si Aristote avait cuisiné, il aurait sans doute plus écrit »[33]Des chercheurs comme Daniel Cassany, professeur de l’Université de Barcelone et auteur du manuel de narratologie La cocina de la escritura, ont également exploité avec succès ce rapprochement cuisine-écriture (1999, rééd. 2004).

Mais revenons à Victoire. Condé, dans le but de souligner cette équivalence cuisine-écriture, situe l’héroïne face aux conflits typiques de l’écrivain. Par exemple, notre auteure imagine des périodes de stérilité créative ou d’impasse vécues par sa grand-mère :

Victoire retrouvait l’odeur de la couenne du porc roussi, de la volaille farcie, de l’agneau braisé. Des cives. De l’ail. Des épices. Mais elle ne créait, n’inventait rien de nouveau. Elle ne faisait qu’indiquer de vieilles recettes à cette valetaille docile, plus habituée à bâcler des colombos qu’à parfaire des exploits culinaires. Comme un romancier qui réutilise sans vergogne les ficelles de ses anciens best-sellers […] Quel écrivain produit chef-d’œuvre après chef d’œuvre ?[34]

Le silence créatif peut avoir pour origine une crise personnelle, mais aussi des facteurs extérieurs au sujet. Cela peut être la conséquence de dynamiques de domination-soumission imposées et, en fin de comptes, d’une forme de censure. C’est ce qui a dû arriver à Victoire, selon sa petite-fille écrivaine, à un certain moment de sa vie, lorsqu’elle s’est retrouvée à servir des maîtres sévères qui n’appréciaient pas l’innovation culinaire :

Je me demande ce que signifiait pour Victoire le fait de ne plus s’approcher d’un « potajé »[35]Ne plus marier les saveurs, les couleurs. Ne plus respirer l’odeur des épices. Ne plus être Dieu.

Cette situation est comparable à celle d’un écrivain que des circonstances indépendantes de sa volonté tiennent éloigné de son ordinateur. Quel supplice ! Comment lutter contre la terrible sensation d’inutilité qui l’envahit alors ?[36]

Victoire aurait donc vécu une étape de subordination intellectuelle vis-à-vis des hommes blancs pour lesquels elle a travaillé et qui ont joué le rôle d’organes censeurs de sa liberté créatrice de cuisinière géniale. Dans l’optique condéenne, ils auraient agi de façon analogue aux grandes maisons d’édition, qui tendent souvent à privilégier les lois du marché face à l’individualité de leurs auteurs : « Pour rétablir la communication entre elles, Victoire dut se conformer à ses goûts, comme un auteur des Éditions de Minuit qui se piquerait d’écrire pour la Collection Harlequin »[37]

Il n’est pas illégitime, à mon avis, d’écouter ici la voix d’une Condé mûre, âgée, écrivaine à la renommée internationale. Depuis cette position d’indépendance, elle se permet de dénoncer certains abus dont elle aurait été victime pendant ses débuts littéraires. Elle avait abordé ce sujet épineux dans le volume Entretiens avec Maryse Condé, réalisés par son amie Françoise Pfaff. Plus concrètement, elle s’exprimait sur Ségou. Elle y révélait que cette saga malienne avait été une commande faite par Daniel Radfort, qui était éditeur à l’époque de la maison d’édition parisienne Robert Laffont. Cette commande aurait été motivée par le souhait d’émuler le phénomène extraordinaire du titre Roots, par Alex Haley[38]Victoire, comme Condé dans ses débuts d’écrivaine professionnelle, aurait été obligée de respecter les commandes gastronomiques de ses maîtres, qui se souciaient bien peu de l’art et qui cherchaient ainsi à conditionner l’élan créateur de la cuisinière :

Victoire se trouva, comme un temps chez Anne-Marie, dans la position d’un écrivain forcé d’honorer des commandes d’éditeur. Très vite, son travail lui pèse, l’insupporte, devient corvée. Car la cuisine, comme l’écriture, ne peut s’épanouir que dans la plus totale liberté et ne supporte pas les contraintes.[39]

La réparation historique de la figure de la grand-mère Victoire passe, comme nous le voyons, par sa reconnaissance (digne) en tant qu’artiste et créatrice – sujet actif – et par son éloignement de l’idée traditionnelle de la femme-muse – sujet passif ou objet. Voyons maintenant si cette même volonté est perceptible chez Condé au sujet d’autres héroïnes de son univers.

Sur l’archétype de la « femme cannibale »

« La femme cannibale c’est la femme qui crée », affirme catégoriquement Condé au sujet des héroïnes de ses romans[40]Victoire, ainsi, serait l’une des femmes cannibales pionnières dans sa lignée familiale.

À l’image de Victoire et de l’auteure elle-même, il y a beaucoup d’autres figures de femmes créatrices chez Condé : Rosélie, cette peintre protagoniste de l’Histoire de la femme cannibale (2003) ; Reynalda et Marie-Noëlle, les écrivaines et académiques (mère et fille respectivement) de Desirada (1997) ; les faiseuses de potions et de remèdes Man Ya et sa fille adoptive, Tituba, dans le roman homonyme (1986)…

Dans tous les cas, il s’agit de femmes qui se rebellent activement et par la création artistique, chacune à sa façon, contre l’asphyxie sociale. Ce sont des femmes qui revendiquent un espace propre, aussi bien physique qu’intellectuel.

L’usage métaphorique du cannibalisme fait par Condé s’explique bien par son parcours universitaire. Dans ses recherches sur les littératures postcoloniales et leurs rapports au cultures imposées, elle a également employé cette image du cannibale :

Puisqu’il n’était pas possible de se débarrasser entièrement de l’héritage des maîtres coloniaux, il fallait métaphoriquement imiter les Indiens tupi […]. En réalité ils se repaissaient surtout des parties nobles de leurs victimes, c’est-à-dire de celles qui pouvaient les rendre plus forts et plus intelligents : foie, cœur, cerveau. D’une manière similaire les colonisés devaient opérer un tri parmi les valeurs occidentales qui leur avaient été imposées.[41]

Maryse Condé se sert de l’image du cannibale, intellectuellement et artistiquement comprise, afin de développer une « théorie »[42] qui, d’après elle, serait « valable pour toutes formes artistiques ». Elle l’a nommée « la théorie du cannibalisme littéraire »[43]. Cette hypothèse critique « éveilla la curiosité des départements d’études francophones où l’on ne traitait que les concepts un peu usés de la négritude et de la créolité »[44]. Entre autres, elle a valu à Condé « les honneurs d’un article élogieux dans le Journal of Higher Education, qui est fort lu aux États-Unis »[45].

Il est important de rapprocher la formulation de l’hypothèse du cannibalisme littéraire ou créatif du roman Histoire de la femme cannibale (2003). Celui-ci s’inspire de faits divers qui auraient eu lieu à Cape Town (Afrique du Sud) aux années 90, après l’apartheid. Lors de son écriture, Condé a découvert un texte insolite : le Manifesto antropofágico (1924), du brésilien Oswald de Andrade (1890-1954) : « Oswald de Andrade proposait au colonisé une solution lumineuse, une manière unique de résoudre le problème de la créativité et de vivre en paix avec ses multiples influences »[46]Le roman Histoire de la femme cannibale, de même que la dite théorie critique condéenne, ne peuvent pas être bien compris sans le référent de base de ce manifeste.

Dans ce texte, De Andrade s’inspire des peuples aborigènes de son pays pour proposer aux colonisés une sorte de vengeance intellectuelle vis-à-vis des colons : la métabolisation sélective de certains éléments culturels, politiques et religieux imposés par les colonisateurs occidentaux. Cela impliquerait la réappropriation et, enfin, la renaissance transculturelle des opprimés.

En guise de conclusion, il faut retenir que pour Condé il s’agirait de procéder, dans la création au féminin, comme les indiens tupi. Ceux-ci dévoraient les organes vitaux de leurs ennemis vaincus. Les peuples et les individus aliénés devraient, en suivant cet exemple dans un plan métaphorique, dévorer toute culture étrangère et ainsi adapter la « notion of ideological cannibalism as postcolonial critical practice »[47].

Maryse Condé l’explique de la sorte : « On lit, on dévore, on ingère, on rejette »[48]. La totalité de son œuvre, à notre avis, est parcourue par cet élan cannibale. Par exemple, lorsqu’elle avoue, au sujet de son roman La migration des cœurs (1995), avoir « phagocyté Emily Brontë »[49]Mais, surtout, cela est ainsi lorsqu’elle crée des héroïnes anti-normatives comme celles dont on a traité préalablement. Comme Victoire, cette grand-mère artiste des fourneaux, autant rêvée que réelle. Des femmes, enfin, prêtes à dévorer tout obstacle dans leur chemin vers la survie et à la liberté.

Martha Asunción Alonso

Université de Alcalá de Henares

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POUR CITER CET ARTICLE

Martha Asunción Alonso, « Maryse Condé et l’art du bien manger : à la recherche d’une généalogie de femmes créatrices », Nouvelle Fribourg, n. 5, juin 2020. URL : http://www.nouvellefribourg.com/archives/maryse-conde-et-lart-du-bien-manger-a-la-recherche-dune-genealogie-de-femmes-creatrices/

 

 

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NOTES

1 Et lauréate, en 2018, du Prix Nobel de Littérature dit « alternatif », décerné par la « Nouvelle Académie » suédoise.

2 Idiotismes (formes et locutions) propres de la langue créole parlée en Guadeloupe et en Martinique.

3 Rappelons l’essentiel de la définition anthropologique de « patriarcat » en tant que « système d’organisation sociale » caractérisé par le fait que « le pouvoir (politique, économique, religieux et militaire » est détenu, transmis et exercé par des hommes (Alicia H. Puleo, « El patriarcado, ¿una organización social superada? », Mujeres en red. Temas para el debate, 2005, n°133, p. 39-42).

4 Martha Asunción Alonso, Negritud, sororidad y memoria: poéticas y políticas de la diferencia en la obra narrativa Maryse Condé, Madrid, Universidad Complutense, thèse soutenue le 25 janvier 2018.

5 Pour cela, nous avons surtout consulté l’ouvrage classique sur les cuisines antillaises et guyanaise populaire du Docteur Nègre (1985) et celui signé par Ary Ebroin (1977).

6 Maryse Condé, La Vie scélérate, Paris, Seghers, 1987, p. 207 ; et Maryse Condé, Victoire…, Paris, Robert Laffont, 2006, p. 53.

7 Ibid., p. 69, 289 et 311.

8 Ibid., p. 279 ; et Maryse Condé, Les Derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, p. 251.

9 Maryse Condé, Hugo le Terrible, Paris, Éds. Sépia, 1991, p. 32 ; Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 133 ; Le cœur…, Paris, Laffont, 1999, p. 75 ; La Vie scélérate, Paris, Seghers, 1987, p. 245 ; et La Belle et la bête, Paris, Larousse, 2013, p. 78.

10 Maryse Condé, La Vie scélérate, Paris, Seghers,1987, p. 118 ; Les Derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, p. 168 ; La Migration des cœurs, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 43.

11 Maryse Condé, La Vie scélérate, Paris, Seghers, 1987, p. 53 et 114 ; Victor et les barricades, Paris, Je Bouquine, 1989, p. 133 ; Les Derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, p. 54 et suivantes ; Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 218 ; Le cœur…, Paris, Robert Laffont, 1999, p. 106 ; La Belle créole, Paris, Gallimard, 2001, p. 22 et suivantes ; et La Planète Orbis, Pointe-à-Pitre, Jasor, 2002, p. 27.

12 Maryse Condé, Victor et les barricades, Paris, Je Bouquine, 1989, p. 198 ; Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p.141 et 273 ; La Belle créole, Paris, Gallimard, 2001, p. 39.

13 Maryse Condé, Le cœur…, Paris, Robert Laffont, 1999, p. 39 ; Victoire…, Paris, Mercure de France, 2006, p. 169.

14 Ibid., p. 126.

15 Maryse Condé, Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 110 ; Le cœur…, Paris, Robert Laffont, 1999, p. 57 ; La Vie scélérate, Paris, Seghers, 1987, p. 289 et 311 ; Victoire…, Paris, Mercure de France, 2006, p. 170.

16 Maryse Condé, La Vie scélérate, Paris, Seghers, 1989, p. 32.

17 Maryse Condé, En attendant la montée des eaux, Paris, JC Lattès, 2010, p. 39.

18 « …mes nouveaux amis me ‘politisèrent’ […]. Si je devins marxiste, c’est-à-leur contact » (Maryse Condé, La Vie sans fards, Paris, Mercure de France, 2012, p. 88.

19 Maryse Condé interviewée par Zineb Ali Benalie, « Le rire créole », Littérature, Paris, Armand Colin, 2009, vol. 2, p. 3.

20 Maryse Condé, Victor et les barricades, Paris, Je Bouquine, 1989, p. 48.

21 Maryse Condé, Le Cœur…, Paris, Robert, Laffont, 1999, p. 79.

22 Ibid., p. 79.

23 Maryse Condé, Victoire…, Paris, Mercure de France, 2006, p. 11.

24 Maryse Condé interviewée par Noëlle Caruggi, Maryse Condé. Rébellion et transgressions, Paris, Karthala, 2010, p. 211.

25 Maryse Condé, En attendant la montée des eaux, Paris, JC Lattès, 2010, p. 152.

26 Françoise Pfaff, Nouveaux entretiens avec Maryse Condé, écrivaine et témoin de son temps, Paris, Khartala, 2016, p. 75.

27 Maryse Condé, Victoire…, Paris, Gallimard, 2006, p. 31.

28 Carole Boyce Davies et Elaine Savoir Fido, « African Women Writers: Toward a Literary History », dans Owomoyela, Oyekan (dir.), A History of Twentieth-Century African Literatures, Nebraska, University of Nebraska Press, 1993, p. 338.

29 Catherine Obianuju Acholonu, Motherism: The Afrocentric Alternative to Feminism, Owerri, Afa Publications, 1995, p. 80.

30 Jean-Claude Kaufmann, Casseroles, amour et crises. Ce que cuisiner veut dire, Paris, Armand Colin, 2005, p. 133.

31 Ibid., p. 277.

32 Anne Strasser, « Agnès Desarthe et Anna Gavalda : quand la cuisine fait recette en littérature », @nalyses, 2008, p. 59.

33 Sor Juana Inés De La Cruz, Respuesta a Sor Filotea, Barcelona, Lærtes, 1979.

34 Maryse Condé, Victoire…, Paris, Gallimard, 2006, p. 295.

35 « Potager », en créole guadeloupéen.

36 Ibid., 2006, p. 196.

37 Ibid., p. 213.

38 Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé, Paris, Khartala, 1993, p. 48.

39 Maryse Condé, Victoire…, Paris, Gallimard, 2006, p. 240.

40 Françoise Pfaff, Nouveaux entretiens…, Paris, Khartala, 2016, p. 145.

41 Maryse Condé, Mets et merveilles, Paris, JC Lattès, 2015, p. 241 et 242.

42 Ibid., p. 242.

43 Ibid., p. 61.

44 Ibid., p. 242.

45 Ibid., p. 242.

46 Ibid., p. 241.

47 May Joseph, Nomadic identities. The performance of citizenship, Minnesota, University of Minnesota Press, Public Worlds, 1999, p. 131.

48 Françoise Pfaff, Nouveaux entretiens…, Paris, Khartala, 2016, p. 61.

49 Ibid., p. 124.

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