ISSN 2421-5813

Résumé   Comme toute littérature, la littérature de jeunesse est un espace miroir où l’écrivain réfléchit sur son œuvre, son écriture et son statut d’auteur. Cependant, la dévalorisation dont souffrent parfois les auteurs de jeunesse au regard des institutions littéraires impacte fortement l’image que ces écrivains peuvent donner de l’homme de lettres. Dépassant les stéréotypes qui innervent la littérature générale, ils proposent alors une représentation originale de l’écrivain. C’est ce que prouve l’étude des romans de Christian Grenier qui offre à ses jeunes lecteurs une représentation complexe de l’écrivain, entre réinvestissement des mythes liés à la figure de l’auteur et l’invention de scénographies auctoriales empreintes de science-fiction.

Abstract   The authors of youth literature, like the authors of literature in general, use their novels to reflect on their writing and on the status of the writer in general. In particular, they elaborate a representation of the writer influenced by the contempt that literary institutions sometimes show for their genre. They renew the representation of the writer by moving away from the myths associated with this figure. In this sense Christian Grenier’s novels provide a crucial example. He takes up the most common characterizations associated with the figure of the writer and proposes a new representation through his science fiction stories.

Mots-clés   Littérature de jeunesse – Mythes de l’auteur – Science-fiction – Autodérision – Intertextualité

Keywords   Youth literature – Myths of the author – Sci-Fi – Self-deprecation – Intertextuality

En raison du public auquel elle est destinée, on pense souvent que la littérature de jeunesse a surtout vocation à raconter des histoires, à entraîner le jeune lecteur dans des aventures incroyables lui permettant de découvrir des mondes fabuleux. Cela est vrai mais on ne peut la réduire à cette définition. Comme toute littérature, la littérature de jeunesse est aussi un espace miroir où l’écrivain se regarde en train d’écrire et de réfléchir sur son œuvre. Nombreuses sont les œuvres de littérature de jeunesse à développer un métadiscours qui, par le biais de portraits d’écrivains et de scénographies auctoriales, invitent les auteurs de ces textes à réfléchir sur la représentation de l’écrivain. Toutefois cette représentation est fortement influencée par l’image que les institutions littéraires, la critique et les lecteurs renvoient à ces auteurs de jeunesse. Ils ne sont pas simplement définis comme écrivains mais comme des « écrivains pour la jeunesse », au même titre que l’on parle d’ « écrivains de science-fiction » ou d’ « écrivains populaires ». L’expansion ajoutée au substantif « écrivain » a une portée réductrice, limitant à la fois le lectorat auquel s’adresse l’auteur et la portée littéraire de son œuvre. Certains écrivains s’insurgent alors contre cette étiquette qui leur est accolée et qui, insidieusement, relègue leurs œuvres au rang de paralittérature, par opposition à la littérature générale. Prenant au pied de la lettre ce titre qui lui a été assigné malgré lui, Christian Grenier, dans son essai Je suis un auteur jeunesse, réinvestit ce statut particulier d’écrivain pour la jeunesse pour le redéfinir : il oppose alors « les auteurs jeunesse » et « les auteurs vieillesse »[1] en montrant que les premiers offrent des œuvres riches et diversifiées par opposition aux seconds qui proposent des textes hermétiques et élitistes. Ce besoin de valoriser le statut spécifique de l’écrivain pour la jeunesse impacte inéluctablement les représentations de l’auteur que Christian Grenier propose dans ses romans pour les adolescents. Sans cesse traversées par des tensions et des oppositions, ces représentations donnent au lecteur une image complexe de l’auteur qui oscille entre les scénographies auctoriales traditionnelles qui ont fixé les mythes de l’écrivain et des scénographies plus fantaisistes qui, par le biais de l’humour et de la science-fiction, fictionnalisent des réflexions littéraires comme celle de Proust dans son Contre Sainte-Beuve ou celle de Barthes dans son article « La mort de l’auteur »[2].

La galerie des écrivains chez Christian Grenier : diversité et fantaisie des scénographies auctoriales

Pour un romancier, mettre en scène un personnage écrivain n’est pas anodin puisque ce personnage fonctionne nécessairement comme un miroir, même s’il s’agit d’un miroir déformant. Le personnage de l’écrivain est toujours, pour un auteur, le réceptacle de sa vision de son propre statut. De ce fait, le personnage de l’écrivain s’avère extrêmement complexe, se situant à la croisée entre la projection de l’auteur dans son personnage, la cristallisation des rêves et des fantasmes de l’auteur sur sa profession et le réinvestissement des mythes qui entourent l’image de l’écrivain. Cette complexité est particulièrement palpable dans les productions romanesques de Christian Grenier qui multiplie, au fil de ses romans, les différents portraits d’écrivains.

Il y a tout d’abord cette figure du grand écrivain dont la qualité littéraire de l’œuvre est unanimement reconnue. Réinvestissant les mythes et les scénographies auctoriales codifiées par l’imaginaire romantique[3], Christian Grenier décline cette figure du grand écrivain en proposant plusieurs scenarii auctoriaux. Ainsi, dans @ssassins.net, il réinvestit le double poncif de l’écrivain en robe de chambre et du génie littéraire méprisé qui est contraint de vivre pauvrement sous une mansarde où il compose son œuvre. C’est en effet doté de ces attributs que Cyrano de Bergerac se présente à l’héroïne du roman, Logicielle, alors que l’auteur de l’Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil l’a amenée dans son modeste logis après l’avoir trouvée évanouie dans la rue :

Elle se redressa. Elle se trouvait dans une soupente d’aspect sordide meublée d’un lit étroit et d’une table en bois grossier. Là, penché au milieu de livres entassés, un homme vêtu d’une robe de chambre râpée écrivait avec une plume d’oie. Il s’interrompit, leva la tête et lui sourit. C’était Cyrano.[4]

Surprise de voir ainsi un célèbre écrivain vivre dans de si misérables conditions, Logicielle l’interroge :

– Vous habitez ici ?

– Le duc[5] m’a réservé cette chambre misérable, sans cheminée, au dernier étage de son hôtel. J’ai pour voisins cuisinières et laquais. Mais bah ! Devenir valet, n’est-ce pas le sort des auteurs dépourvus de rentes ? Et comme mon père a vendu la terre de Bergerac l’an passé, il faut bien, si je veux écrire, que je me loue à quelqu’un ![6]

Dans ce portrait de Cyrano, Christian Grenier réinvestit donc deux représentations stéréotypées qui participent à l’image mythique de l’écrivain. On retrouve tout d’abord l’écrivain en robe de chambre dont la représentation s’est progressivement codifiée grâce à des textes comme Les Regrets sur ma vieille robe de chambre de Diderot (1768) ou grâce à des représentations picturales et sculpturales des écrivains tels le portrait de Diderot par Michel Van Loo (1767) ou le Balzac de Rodin (1898). On retrouve ensuite cette image de l’écrivain incompris et désargenté qui vit pauvrement sous les toits, comme l’a décrit Baudelaire dans La Chambre double (1869) ou comme l’a magnifiquement peint Carl Spitzweg dans Le pauvre poète (1839).

Cet isolement de l’écrivain, à la fois spatial et social, nourrit un autre mythe qui participe à la construction de l’image de l’écrivain : celle de l’auteur enfermé dans sa tour d’ivoire. Ce stéréotype est repris par Christian Grenier dans son roman Virus L.I.V.3 ou la mort des livres. Peignant une société futuriste où s’opposent deux communautés – les Lettrés, férus de littérature, et les Zappeurs, qui rejettent cette dernière et œuvrent pour l’émergence d’un monde tout numérique –, Christian Grenier met en scène un gouvernement géré par des écrivains académiciens. Le siège de l’Académie est la TGB – la Très Grande Bibliothèque[7] – dont les « quatre tours carrées »[8] se dressent au cœur de Paris. Pénétrer à l’intérieur revient à s’aventurer dans un labyrinthe de livres semblable à la « bibliothèque de Babel » décrite par Borges[9].

C’est dans ce lieu incroyable que les écrivains académiciens travaillent, écrivent, vivent et gèrent le monde. Chacun dispose en effet d’un petit studio situé en haut d’une des tours, comme le découvre Allis, l’héroïne, qui est conduite à son nouvel appartement après son intronisation :

J’examinai les lieux. En réalité, ce studio ressemblait beaucoup à celui que j’avais quitté : un lit, une armoire, un grand bureau… et une superbe bibliothèque garnie – un luxe inutile ici, où j’avais librement accès à tous les livres de la TGB. De ma fenêtre, je dominais Paris ; obscur mais bordé de lumières, le ruban de la Seine coulait à mes pieds.[10] 

La TGB est bel et bien la tour d’ivoire dans laquelle les écrivains s’enferment et contemplent le monde de haut. Cette nouvelle tour de Babel s’apparente ainsi à une sorte de panthéon de la littérature où les grands écrivains se terrent. Cela est d’autant plus vrai que les écrivains fictifs qui composent l’Académie des Lettrés portent des patronymes qui font signe vers des auteurs aujourd’hui disparus. Il suffit, pour s’en convaincre, de nommer quelques membres de l’Académie : Emma G.F. Croisset, Rob. D.F. Binson, Céline L.F. Bardamu ou Fabrice H.B. Sorel qui font respectivement référence à Flaubert[11], Defoe[12], Céline[13] et Stendhal[14]Jouant sur l’onomastique, Christian Grenier superpose, en quelque sorte, les auteurs fictifs et les auteurs réels afin d’enrichir sa représentation de l’écrivain. Mais isolés dans leur tour d’ivoire, ces génies de la plume, encore vivants pour l’écriture, sont morts pour le monde qui n’en a qu’une image figée.

Bien sûr, tous les écrivains connus n’ont pas déserté le monde. Certains, au contraire, usent de l’écriture pour dénoncer les injustices, le fanatisme et les dérives de leur temps. Soucieux de proposer au jeune lecteur une représentation complète de l’écrivain, Christian Grenier fait de l’écrivain engagé l’un des personnages clés de sa série Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat. Cette série s’articule autour de la rencontre capitale entre deux générations d’écrivains incarnées par Emma et Nelson Rapur. Emma est une jeune écrivaine en herbe de dix-sept ans qui vient de remporter le deuxième prix d’un concours de littérature. Au fil des romans, son talent littéraire se confirme, lui permettant même de « décroche[r] le Goncourt »[15]comme on l’apprend dans le quatrième et dernier volume de la série : L’écrivaine. Lors de la première rencontre d’Emma et de Nelson Rapur, celui-ci est un écrivain confirmé, quinquagénaire, qui est connu du grand public et des élites intellectuelles pour son engagement contre l’intégrisme islamiste. Aussi n’est-il guère surprenant de voir la jeune Emma se troubler lorsqu’elle réalise que l’homme qui occupe le siège à côté du sien dans le TGV n’est autre que le célèbre écrivain :

J’ai étouffé un cri de surprise :

Parce que Nelson Rapur n’était pas n’importe quel écrivain…

Auteur indien musulman émigré en France depuis une vingtaine d’années, il avait fait scandale l’année précédente en publiant un recueil de nouvelles au vitriol : Six contes angéliques. Il y critiquait de façon impitoyable les adeptes du wahhabisme, une forme d’islam violente et intransigeante. À la sortie de son ouvrage, un mouvement intégriste, les Vengeurs de Dieu, avait lancé une fatwa contre lui. Condamné à mort pour avoir prétendument trahi sa religion, Nelson Rapur vivait depuis dans l’anonymat. Nul ne savait où il résidait ; le bruit courait qu’il se déplaçait incognito de ville en ville et changeait sans cesse de pays et de domicile.

Mon cœur s’était mis à battre plus fort. J’avais dans ma valise son dernier roman, Le Mort qui riait[16] : ma mère l’avait lu et adoré, et elle l’avait glissé la veille dans mes bagages. J’ai pensé : Tu as la chance de ta vie ! On parle de Rapur comme d’un futur Prix Nobel de littérature.[17]

Potentiel lauréat du Prix Nobel de littérature ou lauréat du Prix Goncourt, homme de lettres engagé, isolé dans sa tour d’ivoire ou sous sa mansarde, l’écrivain chez Christian Grenier peut prendre différents visages. Personnage protéiforme, tantôt adulé par les institutions et la société, tantôt méprisé par celles-ci, il n’en incarne pas moins l’auteur qui a réussi à se faire un nom par ses œuvres. Tout un pan de la représentation de l’écrivain dans les romans de Christian Grenier permet donc d’en fixer une image assez conventionnelle où sont réinvestis à la fois les mythes et les clichés institutionnels. Cependant, Christian Grenier ne se cantonne pas à cette représentation. Et pour cause : en tant qu’auteur pour la jeunesse, il sait que cette représentation de l’écrivain auréolé de gloire littéraire n’est que bien rarement appliquée aux auteurs de ce qu’on qualifie la « paralittérature ». Loin d’entériner à son tour cette scission entre deux types d’homme de lettres, Christian Grenier fait donc, à ces auteurs délaissés, une place de choix dans sa représentation de l’écrivain. Avec humour et autodérision, il imagine des scénographies auctoriales décalées qui leur redonnent droit de cité dans le cénacle des hommes de lettres.

Lors des représentations des écrivains pour la jeunesse ou des écrivains de science-fiction, Christian Grenier se plaît à jouer avec son lecteur. Il multiplie les jeux de masques et de mise en abyme, transformant alors l’écrivain fictif en double. Cet avatar littéraire devient ainsi une sorte de « miroir d’encre »[18] dont la représentation se construit, en grande partie, par la fictionnalisation de la matière autobiographique. Preuve en est, par exemple, le personnage de l’écrivain Édouard Nigerre, qui, bien que décédé, est au cœur de la diégèse du Cycle du Multimonde. Édouard Nigerre, dont le patronyme est en fait l’anagramme de « Grenier », le nom de l’auteur, est un écrivain de science-fiction qui, comme son créateur, vit dans un petit village du Périgord :

Au village, la cérémonie [funéraire] avait été un petit événement car Édouard Nigerre était un écrivain et un chercheur quelque peu excentrique. Jusqu’à ces dernières années, il avait vécu en ermite, dans ce coin tranquille et peu fréquenté du Périgord.[19]

En portraiturant son personnage en écrivain excentrique et tranquille, Christian Grenier compose en réalité un autoportrait où sa plume oscille entre humour et désir de partager sa joie de vivre. À l’instar de Flaubert qui affirmait « Madame Bovary, c’est moi », Christian Grenier pourrait dire « Édouard Nigerre, c’est moi », d’autant que, dans le Cycle du Multimonde, Édouard Nigerre est présenté comme l’auteur des romans écrits par Christian Grenier. Non seulement les romans du Cycle[20] sont à la fois des œuvres de Christian Grenier et d’Édouard Nigerre, ce qui est logique puisque tout le Cycle repose sur une mise en abyme fantaisiste et fantastique des romans dans les romans. Mais d’autres romans de Christian Grenier sont aussi attribués à Édouard Nigerre, notamment L’Ordinatueur que l’écrivain fictif « a publi[é] autrefois en utilisant pour pseudonyme l’anagramme de son nom »[21].  Brouillant avec humour les frontières entre fiction et réalité, Christian Grenier transforme alors la représentation de l’écrivain en autoreprésentation.

Comme le remarque Sébastien Hubier dans Le roman des quêtes de l’écrivain, ce jeu auquel se livre Christian Grenier est un procédé fréquemment utilisé par les auteurs qui mettent en scène des écrivains dans leurs univers romanesques :

Les fictions des quêtes de l’écrivain intègrent […] souvent un grand nombre de fragments plus anciens de leurs auteurs – fragments qui, prêtés aux personnages ou aux narrateurs, peuvent être soit repris à l’identique, soit modifiés dans leurs formes ou leurs objectifs. Des productions antérieures se trouvent alors […] détournées dans une perspective ludique et mises au service de la représentation de l’écrivain tout en contribuant à renforcer les structures romanesques qui le figurent.[22]

Ce jeu de réattribution des œuvres littéraires à un écrivain fictif est souvent exploité par Christian Grenier. En dehors des romans du Cycle du Multimonde, on le retrouve par exemple dans Le Soleil va mourir ou Mort sur le net.

Mort sur le net est un roman policier dans lequel l’héroïne, Logicielle, doit résoudre une série de meurtres mystérieux perpétués à l’aide d’une épée qui aurait appartenu à Jeanne d’Arc. Le problème auquel se heurte la jeune inspectrice est que l’épée semble agir seule, apparaissant soudainement sur les scènes de crime pour commettre son forfait puis disparaissant sans laisser d’indice. Rationnelle, Logicielle postule qu’il s’agit là d’une mise en scène sophistiquée du meurtrier. Au cours de ses recherches, elle découvre qu’il existe une nouvelle dans laquelle l’épée de Jeanne d’Arc est dotée des capacités dont semble pourvue l’arme du crime. Elle contacte alors l’auteur de la nouvelle intitulée L’épée de la Pucelle. Dans le roman policier, le nom du nouvelliste n’est pas donné, mais il faut savoir que Christian Grenier en est l’auteur. De ce fait, lorsque celui-ci met en scène la conversation téléphonique entre l’écrivain et l’inspectrice, il propose une scénographie auctoriale décalée et humoristique où l’auteur, loin d’être auréolé du prestige de l’homme de lettres, se trouve temporairement relégué au rang de suspect :

Max [un collègue de Logicielle] l’appela du commissariat de Saint-Denis.

– J’ai le numéro de téléphone de l’auteur de L’épée de la Pucelle. Pas facile à obtenir, l’éditeur protège la vie privée de ses écrivains ! Tu notes ?

L’auteur était chez lui. Quand elle se présenta, il s’écria :

– Oh, mais je suis au courant de ce meurtre ! J’ai aussitôt pensé : incroyable, la réalité a rejoint ma fiction !

– Comment vous est venue l’idée qu’une épée puisse agir seule ?

– Vous savez, les idées… Ce texte est une commande. Mon éditeur souhaitait publier un recueil de nouvelles fantastiques, des récits policiers se déroulant au Moyen Âge. Or j’ai déjà écrit plusieurs romans historiques sur la guerre de Cent Ans. J’ai beaucoup travaillé sur le personnage de Jeanne d’Arc. J’ai toujours été frappé par l’apparition et la disparition quasi magiques de cette épée. Mais pourquoi cette question, lieutenant ?

Elle hésita avant d’avouer :

– L’idée d’une arme agissant d’elle-même n’est pas venue par hasard à l’esprit de l’assassin. J’espérais qu’un ami aurait pu vous la suggérer.

– Un ami… qui aurait pu être le meurtrier ? Je vois. Mais ce n’est pas le cas. Désolé, cette idée vient de moi !

Un silence embarrassé suivit avant que l’écrivain n’ajoute en riant :

– Et je ne suis pas l’assassin, lieutenant ! J’habite dans le Périgord, à six cents kilomètres de Paris. J’ai des témoins qui pourront…

– Vous n’êtes pas suspect.[23]

Dans la galerie des hommes de lettres qu’il construit au fil de ses romans, Christian Grenier propose donc une représentation complexe de l’écrivain. Traversée par de multiples tensions qui reflètent les stéréotypes institutionnels et sociétaux accolés à l’image de l’auteur, cette représentation oscille entre sacralisation et désacralisation de l’écrivain. Ce double mouvement semble se cristalliser autour de la figure d’Édouard Nigerre qui hante le Cycle du Multimonde. Et pour cause : après la mort de l’écrivain, l’esprit d’Édouard Nigerre s’est matérialisé dans son jardin sous l’apparence d’une masse informe et inquiétante que les habitants du village ont rapidement surnommée « la chose ». Mais cette « chose » est vivante : sorte de matérialisation du génie créatif de l’écrivain, elle est capable d’engendrer une multitude de mondes fictionnels. Par là même, il semble que la représentation sublimée de l’écrivain passe, paradoxalement, par la chosification de l’auteur.

La réification de l’écrivain

Dans le Cycle du Multimonde, la chosification de l’écrivain Édouard Nigerre n’est pas simplement une métaphore. Il s’agit d’un événement qui a véritablement lieu dans la diégèse et qui constitue l’élément perturbateur à l’origine de toutes les aventures vécues ensuite par les trois jeunes héros que sont Michaël, Sophie et Sylvain.

Tout commence avec les expériences d’Édouard Nigerre. Écrivain féru d’informatique, « il voulait transformer certains de ses ouvrages en jeux virtuels interactifs »[24]À l’aide d’un casque le reliant à un ordinateur de nouvelle génération, il a transféré les données de ses livres dans la mémoire de la machine. Mais l’écrivain est mort au cours du transfert de son dernier roman, avant d’avoir pu sauvegarder les informations, ce qui a entraîné des complications inattendues :

Au bout de plusieurs dizaines d’heures, l’ordinateur a jugé la situation critique. Comme il ne pouvait pas effacer les centaines de milliards de données qui lui avaient été confiées et que le cerveau de l’écrivain se détériorait, il lui fallait trouver un moyen de les stocker ailleurs et autrement. Alors, il a entrepris de dupliquer et de multiplier les réseaux de neurones du cerveau d’Édouard. […] Et la chose est née […] : un gigantesque cerveau artificiel, ou plus exactement une sorte d’extension… biologico-informatique ![25] 

« La chose » qui est apparue avec fracas dans le jardin d’Édouard Nigerre est donc une matérialisation du cerveau de l’écrivain, autrement dit de l’organe créateur qui donne naissance aux œuvres littéraires.

Cette représentation métonymique de l’écrivain que nous offre Christian Grenier dans son récit de science-fiction n’est pas sans rappeler certains portraits réalisés par les peintres abstraits. Comment ne pas rapprocher, par exemple, ce réseau de neurones mi-organiques mi-artificiels de certaines toiles de Jackson Pollock ou de Clyfford Still ? Sous la plume de Christian Grenier, l’écrivain se dissout et devient une forme abstraite, non pour disparaître mais pour mieux révéler son potentiel créateur. En effet, comme le remarque justement Sébastien Hubier « la création littéraire [n’est] pas tant une découverte du monde ou des mots qu’une exploration du déroulement des pensées conscientes et inconscientes. Le récit des quêtes de l’écrivain cherche les techniques narratives capables de restituer cette nouvelle conception du réel »[26]Or, en réduisant la représentation de l’écrivain à un gigantesque cerveau, Christian Grenier fictionnalise bien cette théorie de la création littéraire selon laquelle toute œuvre trouve sa source à la fois dans la conscience et dans l’inconscient de l’auteur.

D’ailleurs, la première description de « la chose » dans La Musicienne de l’aube apparaît comme une sorte de syncrétisme des symboles utilisés pour figurer l’inconscient. La grotte obscure et ses dérivés comme la caverne, le puits, le gouffre côtoient le labyrinthe tout en se superposant aux images de la matrice et de l’utérus. Telle est en effet « la chose », cet objet composite à la fois inquiétant et fascinant dans lequel les jeunes héros pénètrent, poussés par la curiosité :

Ils rejoignirent Sophie au moment où elle atteignait l’orifice. À un mètre du sol s’ouvrait une sorte de grotte aux parois courbes et lisses. Le bruit de respiration était là, plus incertain que jamais.

“Passe-moi la lampe”, chuchota Sophie.

Elle s’en empara, l’alluma, la braqua vers l’intérieur de la cavité. Le faisceau explora une petite caverne aux muqueuses régulières, laiteuses. À son extrémité s’agrandissait un orifice semblable à celui que Sophie franchissait.

“On dirait que c’est vivant”, murmura-t-elle.[27]

En représentant le romancier comme un gigantesque cerveau dans lequel les personnages, avatars du lecteur, peuvent s’aventurer pour découvrir les univers romanesques inventés par l’auteur, Christian Grenier traduit par la fiction la théorie de Jean Rousset qui, dans l’introduction de Narcisse romancier, explique que celui-ci, « dépouillé de ses caractères externes : nom, état-civil, apparence physique […] contraint le lecteur à s’installer “à l’intérieur, la place même où l’auteur se trouve”[28] »[29]Ce faisant, Christian Grenier enrichit sa représentation de l’écrivain en combinant les poétiques de la création littéraire et celles de la réception : l’écrivain n’écrit jamais seul. Non seulement il a besoin du lecteur pour actualiser son récit mais il est aussi une sorte de réceptacle des écrivains du passé dont il n’a de cesse de s’inspirer pour composer ses textes. En ce sens, l’écrivain pourrait s’apparenter à une poupée gigogne.

L’écrivain gigogne : de l’usurpateur à l’hyperauteur

Dans son article intitulé « La mort de l’auteur », Roland Barthes entérine la disparition de la figure de l’écrivain en affirmant que celui-ci « ne peut qu’imiter un geste toujours antérieur, jamais originel ; son seul pouvoir est de mêler les écritures »[30]. Cette idée de l’écrivain copiste semble nourrir une partie de la représentation qu’en donne Christian Grenier, lui qui, après avoir posé dans un roman pour adultes l’équation « auteur + auteur = imposteur »[31]écrit une nouvelle pour la jeunesse dans laquelle l’écrivain est aussi un usurpateur.

Dans Un personnage en quête de cœur, Christian Grenier met en scène un romancier à succès, Martin Nigol, dont les œuvres sont traduites dans douze pays. Pourtant, Martin n’est pas vraiment l’auteur de ses romans. Il se contente d’en écrire les grandes lignes puis les transmet à son ordinateur qui se charge de les développer pour composer l’œuvre définitive :

Olaf était un ordinateur d’une nouvelle génération. […] La carte-mémoire d’Olaf, superpuissante, était constituée de réseaux de neurones miniaturisés. Jamais le terme de « cerveau électronique », pour un ordinateur, n’avait été plus approprié. Le prototype dont disposait Martin était unique. Pour l’instant, sa fonction était strictement limitée à la communication en général et à l’écriture en particulier. C’était en fait un système d’exploitation qui utilisait des milliards de données encyclopédiques sur l’histoire, la géographie, et surtout la littérature. D’où le surnom qui lui avait été donné : Olaf, pour Ordinateur Logiciel Auto-Fictionnel. Outre le traitement du courrier et les jonctions avec le Réseau, la fonction principale d’Olaf était la rédaction intégrale et automatique de récits…

Le principe était simple : Martin fournissait au logiciel un synopsis de quelques pages comportant le nom et le portrait des personnages, le sujet et les décors d’une aventure ainsi qu’une ou deux premières péripéties et quelques phrases types destinées à orienter le style. Olaf s’occupait du reste : en quelques secondes et grâce au principe de logique floue avec lequel il fonctionnait, il livrait quasi instantanément un roman de trois cents ou quatre cents pages.[32]

Si Martin ne voit aucun mal à s’approprier le travail de son ordinateur, il déchante très vite car l’intelligence artificielle se rebiffe et lui demande de partager les droits d’auteur s’il ne veut pas que la supercherie soit révélée au grand jour.

Cette nouvelle de science-fiction offre ainsi à Christian Grenier l’occasion d’enrichir sa représentation de l’auteur : un écrivain n’écrit jamais seul. Il est sans cesse secondé par d’autres écrivains, comme l’ont démontré les travaux de Gérard Genette et de Julia Kristeva. Ce faisant, l’image de l’auteur peut se décliner péjorativement en usurpateur ou méliorativement en hyperauteur, dans le sens où chaque écrivain apparaît comme un être gigogne accueillant en lui d’autres figures d’écrivains.

Christian Grenier propose donc une représentation complexe de l’écrivain qui oscille entre chosification de l’auteur et figure de l’hyperauteur, entre réinvestissement des clichés et des mythes sur l’écrivain et leur dénonciation. La liberté que lui confère le genre de la littérature de jeunesse lui permet d’inventer des scénographies auctoriales fantaisistes et originales où la science-fiction ainsi que le développement technologique et numérique qui caractérisent notre époque occupent une large place. En ce sens, les portraits de l’auteur dans les fictions de Christian Grenier rejoignent ses autoportraits livrés sur son blog et que Jean-François Massol a définis comme des représentations de « l’auteur en réseau »[33], « habile polygraphe et figure à facettes »[34]. Dans notre société où les outils informatiques ont pris une place essentielle, la figure de l’auteur est devenue indissociable de l’image du cyberauteur et les fictions de Christian Grenier invite à nous interroger : parce que le numérique donne naissance à de nouvelles façons d’écrire, quelle sera la représentation de l’auteur dans les années à venir ? Les personnages d’Édouard Nigerre et d’Olaf ont ouvert la voie à une nouvelle représentation de l’écrivain : celle de « l’ordinauteur »[35].

Nadège Langbour

C.E.R.E.d.I., Université de Rouen, France

Bibliographie 

L’auteur pour la jeunesse, de l’édition à l’école, sous la direction de Jean-François Massol et François Quet, Grenoble, ELLUG, 2011.

Imaginaires de la vie littéraire – Fiction, figuration, configuration, sous la direction de Björn-Olav Dozo, Anthony Glinoer et Michel Lacroix, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2012.

BARTHES, Roland, « La mort de l’auteur », dans Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984.

COUTURIER, Maurice, La Figure de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1995.

DIAZ, José-Luis, L’écrivain imaginaire – Scénographies auctoriales à l’époque romantique, Paris, Honoré Champion, 2007.

GRENIER, Christian, Auteur auteur imposteur, Paris, Editions Denoël, 1990.

—, La Musicienne de l’aube, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1996.

—, Cyberpark, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1997.

—, Mission en mémoire morte, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1997.

—, Virus L.I.V.3 ou la mort des livres, Paris, Hachette jeunesse, 2001.

—, Je suis un auteur jeunesse, Paris, Rageot Editeur, 2004.

—, @ssassins.net, Paris, Rageot Editeur, 2004.

—, Mort sur le net, Paris, Rageot-Editeur, 2009.

—, Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat – L’attentat, Paris, Oskar éditeur, 2014.

—, Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat – L’écrivaine, Paris, Oskar éditeur, 2016.

HUBIER, Sébastien, Le roman des quêtes de l’écrivain (1890-1925), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2004.

LANGBOUR, Nadège, La Poétique de la bibliothèque chez Christian Grenier, 2017, publication sur le site de Christian Grenier : https://www.noosfere.org/grenier/Accueil.asp.

ROUSSET, Jean, Narcisse romancier, Paris, Corti, 1973.

 

POUR CITER CET ARTICLE

Nadège Langbour, « Spécificités et fantaisie des représentations de l’auteur dans la littérature de jeunesse : portraits et autoportraits de l’écrivain dans l’œuvre de Christian Grenier », Nouvelle Fribourg, n. 3, juin 2018, URL : http://www.nouvellefribourg.com/archives/specificites-et-fantaisie-des-representations-de-lauteur-dans-la-litterature-de-jeunesse-portraits-et-autoportraits-de-lecrivain-dans-loeuvre-de-christian-grenier/ 

 

 

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NOTES

1 Christian Grenier, Je suis un auteur jeunesse, Paris, Rageot Editeur, 2004, p. 263.

2 L’une des spécificités de la littérature de jeunesse écrite par Christian Grenier est d’entretenir un dialogue avec la littérature générale. Proust, par exemple, est plusieurs fois cité dans les romans de notre auteur. Aussi n’est-il pas surprenant de voir Christian Grenier fictionnaliser les réflexions critiques de Roland Barthes et de Proust. Pour une étude plus complète de ce dialogue que l’œuvre de Christian Grenier entretient avec la littérature générale, on pourra lire l’essai de Nadège Langbour, La Poétique de la bibliothèque chez Christian Grenier, publié sur le site de Christian Grenier.

3 Voir l’étude très pointue de ces scénographies proposées par José-Luis Diaz dans L’écrivain imaginaire – Scénographies auctoriales à l’époque romantique, Paris, Honoré Champion, 2007.

4 Christian Grenier, @ssassins.net, Paris, Rageot Editeur, 2004, p. 80.

5 Il s’agit de Louis d’Arpagon qui fut le mécène de Cyrano de 1653 à sa mort, en 1655.

6 Christian Grenier, @ssassins.net, op. cit., p. 81.

7 On appréciera le clin d’œil à la BNF.

8 Christian Grenier, Virus L.I.V.3 ou la mort des livres, Paris, Hachette jeunesse, 2001, p. 25.

9 Jorge Luis Borges, « La Bibliothèque de Babel », dans Fictions, Barcelone, Gallimard-Folio, 2006.

10 Christian Grenier, Virus L.I.V.3, op. cit., p. 57.

11 Emma est l’héroïne de Madame Bovary, le roman de Gustave Flaubert (G.F.) qui résidait à Croisset.

12 Robinson (Rob. Binson) est le héros du roman de Daniel Defoe (D.F.).

13 Bardamu est le héros de Voyage au bout de la nuit, le roman de Louis-Ferdinand (L.F.) Céline.

14 Fabrice Del Dongo est le héros de La Chartreuse de Parme et Julien Sorel est celui du Rouge et le Noir, deux romans d’Henri Bayle (H.B.) publiés sous le pseudonyme de Stendhal.

15 Christian Grenier, Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat – L’écrivaine, Paris, Oskar éditeur, 2016, p. 112.

16 Le titre Le Mort qui riait pastiche le titre de Salman Rushdie, Le dernier soupir du Maure, le personnage de Nelson Rapur s’inspirant de l’écrivain indien.

17 Christian Grenier, Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat – L’attentat, Paris, Oskar éditeur, 2014, p.17.

18 Nous empruntons l’expression à Michel Beaujour qui a intitulé son essai sur l’autobiographie : Miroir d’encre, rhétorique de l’autoportrait, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1980.

19 Christian Grenier, La Musicienne de l’aube, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1996, p. 11.

20 La Musicienne de l’aube ; Les Lagunes du temps ; Cyberpark et Mission en mémoire morte.

21 Christian Grenier, Cyberpark, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1997, p. 161-162.

22 Sébastien Hubier, Le roman des quêtes de l’écrivain (1890-1925), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2004, p. 52.

23 Christian Grenier, Mort sur le net, Paris, Rageot-Editeur, 2009, p. 134-135.

24 Christian Grenier, Cyberpark, op. cit., p. 201.

25 Christian Grenier, Mission en mémoire morte, Paris, Hachette, coll. « Vertige », 1997, p. 195.

26 Sébastien Hubier, op. cit., p. 95.

27 Christian Grenier, La Musicienne de l’aube, op. cit., p. 45.

28 Nathalie Sarraute, L’ère du soupçon, Paris, Gallimard, 1956, p. 74, cité par Jean Rousset.

29 Jean Rousset, Narcisse romancier, Paris, Corti, 1973, p. 10.

30 Roland Barthes, « La mort de l’auteur », dans Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 67.

31 Christian Grenier, Auteur auteur imposteur, Paris, Editions Denoël, 1990, p. 13.

32 Christian Grenier, Un personnage en quête de cœur, dans Graines de futur, Paris, Mango jeunesse, 2000, p. 51-52.

33 L’auteur pour la jeunesse, de l’édition à l’école, sous la direction de Jean-François Massol et François Quet, Grenoble, ELLUG, 2011, p. 8.

34 Ibid., p. 11.

35 Le roman de Christian Grenier, L’Ordinatueur, nous a inspiré ce jeu de mots.

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