ISSN 2421-5813

En 1944, assis sur son banc d’étudiant à l’Université de Fribourg, le jeune Dante Isella écoutait les cours de Gianfranco Contini et prenait part à ce qu’il définirait plus tard comme « une grande aventure intellectuelle et morale ». À cette époque, la ville frontalière avait accueilli beaucoup de réfugiés de guerre, exilés des autres pays d’Europe ; parmi ceux-ci, figuraient des intellectuels de haut rang dont le souvenir reste imprimé dans la mémoire du philologue italien. Maître de futurs maîtres, parmi lesquels nous comptons aussi des personnalités telles que D’Arco Silvio Avalle, Giorgio Orelli et Giovanni Pozzi, Contini avait fait connaître à de jeunes disciples qui avaient seulement dix ans de moins que lui « ce que l’on nomme l’amour » : le goût du travail concret et assidu sur les textes, la fierté de la discipline, la persévérance dans l’étude et la dévotion à des valeurs « dignes d’être vécues », qui aujourd’hui paraissent presque oubliées. Il s’agissait au fond de donner des leçons de vie intégrale : celle qui se cache dans l’objet d’art et dont on ressent le besoin juste au moment où les points de repère semblent faire défaut. Comme l’écrit Isella, on ressentait l’exigence de « vérités minimes mais certaines ; de maîtres capables de transmettre une science sévère et de nous initier à des idées et à des instruments avec lesquels on pouvait recommencer une histoire qui avait été déviée vers les voies du mensonge et de la haine ». C’était une sorte de Dieu du Hasard montalien qui avait fait se croiser les vies de ces jeunes passionnés de littérature avec les leçons d’un maître véritable. Contini ne faisait rien pour fasciner ou flatter ses disciples ; au contraire, il les obligeait à se mesurer constamment avec leurs limites, à travers ce qu’il appelait une « boucherie brute », « c’est-à-dire l’analyse phonétique d’un texte ancien, par exemple de cinquante vers d’une chanson ».

Sur la scène européenne, le critique italien n’a pas seulement introduit un savoir qui a bouleversé les fondements traditionnels de la recherche littéraire à travers sa philologie des variantes unie à l’analyse stylistique, mais il a aussi permis un bond qualitatif dans l’enseignement de la littérature. Le mot-clé, dans ce sens, est le verbe « partager », qui, dans sa polysémie, fait allusion aussi au sens d’« avoir en commun », « participer aux idées et aux sentiments de quelqu’un », « répartir quelque chose entre les autres » : la dynamique de désappropration apparente s’avère un geste d’échange mutuel

Le modèle de « virtute e canoscenza », offert par le milieu intellectuel et académique de Fribourg, nous impose une prise de conscience et une compréhension du fait littéraire qui se rattachent à la question immémoriale sur la connaissance humaine : que pouvons-nous connaître en tant que critiques littéraires ? Comment pouvons-nous arriver à partager cette connaissance ? L’ambition de cette Nouvelle Fribourg numérique est de créer un lieu d’échange dont les barrières spatiales s’effacent pour laisser se répandre la passion pour la recherche et revivifier le sens de ce mot, « partager », inhérent à la connaissance même. Celle-ci, en fait, ne se conçoit pas en termes de propriété mais de participation et de solidarité, étant donné que « ce qu’on sait n’est pas à soi », pour reprendre les mots de Marcel Proust dans la Recherche.

La pierre angulaire de cet échange réside dans le dialogue polyphonique entre le professeur et l’étudiant, l’homme de lettres et le critique d’art ; dans la variété des formes d’expression, de l’article scientifique à l’entretien, du compte rendu au commentaire didactique, dans la tentative de rapprocher les écritures critique et créative ; enfin, dans l’actualité du médium, qui se caractérise par la possibilité de s’enrichir progressivement. Il s’en suit un effort solidaire de tous ceux qui auront le désir d’y participer, en soutenant notre projet, dont l’ambition est d’approfondir notre rapport à l’objet littéraire. Saint-John Perse, dans son allocution pour le Prix Nobel, nous donne un aperçu de cette attitude, qui ne conçoit pas la poésie seulement comme « un mode de connaissance », mais comme un « mode de vie – de vie intégrale ». Ce type de travail a pour objectif une conquête, qui ne peut qu’être limitée, puisqu’ « on mesure la difficulté et le paradoxe d’une pareille entreprise » : Albert Camus reconnaissait bien la naïveté des propos idéalistes, lorsqu’il écrivait ces mots, lui aussi en 1944, et pourtant à ce réalisme, proche parfois de la résignation, il oppose un credo fulgurant : « Mais notre idée, pour finir, est que le jour où des hommes voudront mettre au service du bien le même entêtement, la même énergie inlassable que d’autres mettent au service du mal, ce jour-là les forces du bien pourront triompher – pour un temps très court peut-être, mais pour un temps cependant, et cette conquête sera alors sans mesure ». Quand on parle de « limites », on touche à l’essence de l’expérience humaine, et à toutes les formes d’expression qui cherchent à sonder cette finitude. C’est pour cette raison que l’objet littéraire et artistique en général garde toujours un quid de mystère, que le critique à son tour doit accepter. Selon la lucidité jaillissant des mots de Saint-John Perse, l’obscurité que l’on reproche à la poésie « ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain ».

Face à cette complexité inhérente à l’art poétique, s’impose la nécessité d’une méthode qui tienne compte de ses limites et qui soit rigoureuse dans ses acheminements, d’une logique serrée, dont chaque étape demande « une attention concentrée, ainsi que dans les escalades de montagne ». Ceci n’implique pas que la littérature renonce à ses ambitions démesurées, qui ne peuvent en aucun cas lui être reprochées : Italo Calvino en fait au contraire sa ressource principale et son défi, celui de « savoir tisser l’un avec l’autre les savoirs et les codes différents dans une vision à multiples facettes du monde ». Ses Leçons américaines ont été évoquées par Antoine Compagnon qui, dans son allocution inaugurale de l’année académique 2006/2007, insiste sur l’idée selon laquelle il existe des choses que seule la littérature peut donner, et qui exigent une réponse de la part du critique : pour le dire avec Contini, il faut basculer entre la tension d’un « bond » et l’ « état de grâce » que requiert ce métier, c’est-à-dire entre le désir de saisir l’essence du fait poétique avec une sorte d’ « agressivité cognitive » et la persévérance d’un travail humble et méticuleux. C’est peut-être la seule démarche possible pour s’approcher de cette valeur que détient la littérature.

Il en découle une attention particulière réservée à l’analyse textuelle, donc au fait stylistique : de quelle façon le style représente-t-il une mise en abîme d’une plus vaste question gnoséologique ? Si, d’un côté, selon Stefano Agosti, « le salut de la poésie ne se fait que par des voies linguistiques », de l’autre, les voies linguistiques ouvrent sans doute aux moyens par lesquels l’homme se rapporte au monde et modèle une culture : images, thèmes, relations, valeurs.

À l’instar de René Char, qui, en tant que poète, s’interrogeait face aux dégâts d’une humanité bouleversée par la guerre, nous aussi, en tant que critiques désorientés dans un contexte où l’on tend à séparer la fonction de la littérature du quotidien et à affadir sa valeur derrière les ambitions d’une gloire personnelle, nous nous demandons : qu’avons-nous ?

« Notre parole, en archipel »,

celle qu’évoquait Char : il s’agit de la parole de ceux qui aiment la littérature et oublient qu’ils font partie du même archipel. Tels que des îlots qui diffèrent par la forme, la couleur et l’apparence, nous partageons une même origine, qui est tout aussi bien un but commun : l’enchantement face à une belle page de littérature.

Pour reprendre les mots de cet écolier assis à son banc, voici notre « vérité, minime mais certaine ».

Federica Locatelli

Chiara Nifosi

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