ISSN 2421-5813

Octave Mirbeau, La Morte di Balzac / La Mort de Balzac

(D. Vago, éd.), Milan, Sedizioni, 2014.

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Après le scandale suscité par le compte rendu de la mort de Balzac inclus par Octave Mirbeau dans son ouvrage La 628-E8, les éditions Fasquelle n’ont pris la décision de publier le chapitre incriminé qu’en 1918, juste après la mort de son auteur. L’anecdote qui est à la source du texte est célèbre : Mirbeau se trouve à Cologne, flânant par les rues de la ville, dans cet état de désœuvrement qui finit souvent par se révéler très fécond. Il entre dans une librairie où il achète un volume de la Correspondance de Balzac, qu’il lit au cours de la même journée. Cette expérience de lecture devient un chapitre de La 628-E8, récit de voyage en automobile dans lequel la figure de Balzac occupe une place de la plus grande importance. Mirbeau donne libre cours à ses impressions, en livrant à la postérité trois petits chapitres : Avec Balzac, La Femme de Balzac et, enfin, La Mort de Balzac.

Les réflexions inspirées par ce texte sont nombreuses et Davide Vago, dans son édition bilingue publiée par la maison Sedizioni, en distingue plusieurs, à partir de l’histoire éditoriale.

D’après le récit, la comtesse Hanska a reçu son amant, le peintre Jean Gigoux, pendant que Balzac agonisait dans une chambre voisine. Devenu la cible des protestations de la fille de Mme Hanska et de l’héritier de Jean Gigoux, Mirbeau décide enfin d’exclure de son ouvrage le récit de la mort de l’écrivain. À présent, la véracité du récit de Jean Gigoux, auquel Mirbeau laisse la parole dans son récit afin de le rendre plus crédible, reste encore un mystère. Dans sa postface, Davide Vago embrasse la version du biographe Stefan Zweig : ce dernier, après avoir reconstruit le dernier jour de la vie de Balzac, affirme qu’il n’y avait personne d’autre avec lui que sa mère ; quant à Mme Hanska, elle avait préféré se retirer, seule, dans une autre pièce de la maison. Au-delà de toute spéculation, c’est ce flottement qui constitue l’intérêt principal du texte. L’éditeur de ce nouveau volume met justement en évidence le paradoxe de l’entreprise de Mirbeau, qui s’efforce de donner au récit de Gigoux la valeur d’un « témoignage incontestable », bien qu’il s’agisse d’une « pure illusion » (p. 133). L’effort de Mirbeau renouvelle la réflexion sur le lien entre fiction et biographie, lettre et histoire : sur quoi se fonde la notion d’autorité dans tout récit qui cherche en quelque sorte à remplir les trous laissés par l’histoire ? Pourquoi Mirbeau ressent-il le besoin de remplir ce trou ? Nous pouvons supposer qu’il se mettait lui-même en scène, attiré par l’amoralité des comportements de Gigoux  et de Mme Hanska. Il faut admettre, comme le fait Davide Vago, que le récit présente tous les gages de crédibilité et de conformité à la vie et aux obsessions de Mirbeau, l’homme et l’écrivain : la misogynie, par exemple, ou encore l’attirance morbide pour « la nature, qui consume le corps du mourant afin de l’anéantir » et d’étouffer le génie hypertrophique de Balzac. Mirbeau ne ferait que reproduire l’éternel combat entre le Temps rongeur et l’aspiration autotélique de l’art, multiplication de ses essors infinis dans une dimension d’éternité (et qu’est-ce la Comédie Humaine, au fond, sinon la tentative de tout contenir dans le modèle auto-génératif du monde romanesque balzacien ?). Nature et art, rivaux au chevet de l’écrivain mourant, ne font plus qu’un s’il est vrai que Balzac a demandé de faire appeler Bianchon, l’un des personnages de ses livres. On ne peut pas être certain de la véracité de ce détail inclus par Zweig dans son autobiographie, mais « qu’importe que cette phrase ait été réellement prononcée, si elle a vraisemblablement été formulée par ce prodige d’humanité » (p. 136) qu’était Balzac ? Entre la vérité historique et le détail réaliste – toujours hypocrite – se place donc la vraisemblance, pierre angulaire de la mimesis classique : l’effort d’invention, s’il a été tel, ne fait que permettre à Mirbeau de restituer à Balzac « une conclusion romanesque » à sa vie, un finale plus digne que sa disparition solitaire dans l’océan de l’indifférence parisienne.

L’autre grand mérite de M. Vago est d’insérer cet ouvrage dans le contexte plus vaste du recueil auquel il appartient, qui se présente comme le compte rendu d’un voyage en automobile, avec deux références, la première à Marinetti, qui avait accueilli avec enthousiasme la parution de La 628-E8 (nous supposons que le titre, qui désigne la plaque de la Charron de Mirbeau, avait déjà assez d’attrait pour le porte-parole du futurisme), et la seconde à Proust. Le dernier, en particulier, a conçu en même temps que Mirbeau les effets remarquables du voyage en automobile dans son célèbre article du 19 novembre 1907 paru dans le Figaro. Dans ses « Impressions de route en automobile », Proust arrive à analyser dans la pratique d’une écriture s’adaptant au nouveau moyen de transport les changements soudains de perspective du voyageur, à travers une renégociation de l’espace qui aura tant d’importance dans son roman à venir. Comme le souligne M. Vago, chez Mirbeau « le vertige provoqué par les accélérations de de la voiture» pourrait être la clé pour comprendre du moins en partie cette insistance sur la présence de Balzac : « lancé à travers l’espace » de sa prose, Mirbeau ne lésine pas sur l’hypertrophie descriptive, en suivant l’exemple du maître et de ses « portraits tantôt grotesques, tantôt sublimes, qu’on peut lire dans la Comédie Humaine » (p. 135).

En conclusion, le récit romanesque de la mort du grand écrivain sert à racheter sa mort solitaire et misérable, puisque selon Mirbeau c’est là que se cache la valeur de la littérature, dans l’œuvre d’interprétation de « ces points de suspension entre l’être et le néant » (p. 139) que seule la fiction peut compléter. Mis au-dessus de l’histoire, l’art est ce qui garantit à Balzac une mort juste, où les éléments romanesques de la solitude de l’artiste, de l’intrigue amoureuse et de la nature corrompue de l’homme trouvent leur réalisation. Il était temps qu’une édition traduite et commentée pour un public italophone nous donnât l’opportunité de raviver le débat autour de l’ouvrage de Mirbeau.

Chiara Nifosi

University of Chicago

http://www.sedizioni.it/sedizioni/catalogo/Voci/2014/3/27_octave_mirbeau,_la_mort_de_balzac.html

POUR CITER CET ARTICLE Chiara Nifosi, « Octave Mirbeau, La Morte di Balzac / La Mort de Balzac (D. Vago, éd.), Milan, Sedizioni, 2014 », Nouvelle Fribourg, n. 1, juin 2015. URL : http://www.nouvellefribourg.com/musee-gutenberg/octave-mirbeau-la-morte-di-balzac-la-mort-de-balzac/

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