ISSN 2421-5813

La poésie, en amont de sa réduction structuraliste (utile) à une « fonction poétique », est un mode d’être, une capacité « existentiale ». Ainsi dans une lettre à sa mère de 1855, Charles Baudelaire tente de lui faire partager sa vocation, son être tout dévoué à « l’admirable faculté de poésie », qui le doue de sa « netteté d’idées » et de son « espérance ».

Baudelaire est un « poète ». Que fait-il donc ? Il le dit dans la 87ème Fleur (édition 1861) : « Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime/ Flairant dans tous les coins les hasards de la rime/ Trébuchant sur les mots comme sur les pavés/ Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. » Rappelons-nous que pour Marcel Proust, un baudelairien, toute la « félicité » du temps retrouvé naît du trébuchement de Venise sur les pavés de la cour des Guermantes. Le mot d’exercice, si litotique qu’il puisse paraître, convient, par exemple, à Valéry dédiant à Gide sa Jeune Parque, cet « exercice ». La « netteté d’idées » traduit le terme grec essentiel « technè », ou « savoir-faire : ce qu’on appelle aujourd’hui l’écriture, ou « le travail », l’ouvragement. Le même Gide, au début de Paludes, répond au « que fais-tu ? » par son « J’écris Paludes ».

L’opération poétique demande à chaque génération (c’est-à-dire à ceux qui arrivent chaque année à maturité) d’être reprise en compte, au sérieux, dans sa complexité et son désir, en analyse, en affection… Enflammant les polémiques, le « combat spirituel » (Rimbaud), la gigantomachie idéelle ; ou, en un mot d’aujourd’hui ; le Débat. Il s’agit de remettre la poétique au cœur des débats du débat.

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Parlons de l’expansion ou de la périphrase. J’ai failli écrire « l’expansi-on » et « la péri-para-phrase ».Recommençons par « l’élastique ondulation », en quoi consiste le poème lyrique, que le projet de préface aux Fleurs du mal cerne ainsi : « (…) la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ». Autrement dit, la prosodie française (non sa métrique, mais sa rythmique, que seule respecte la considération des « pieds » en terminologie gréco-latine – iambe, anapeste, péons etc… – est quantitative et accentuelle : la différence diérétique entre élongation et précipitation, et la différence entre prononciation, amuïssement et élision du e enveloppent le secret de la prosodie française – que la plupart des traités de « versification » n’abordent même pas ! Le vers 12 du fameux sonnet Correspondances met en diérèse « l’expansi-on des choses infinies ». La diérèse est la figure de l’infini dans la diction. L’infinité, venue de l’imagination, se fait entendre dans la diction par la distension, l’extensibilité des unités (phonétiques, lexicales, phrastiques, et intervalles, et coupes) où se retient l’unité dans la diérèse de son liant.

Sa diction (son « oralité » ?) est interne, intrinsèque à, constitutive de, l’unité, ou élément (vers ou alinéa) d’un « poème ». La pause, ou blanc virtuel, qui disjoint, si prompte qu’en soit la syncope, le temps fort du temps faible (le marqué du moins marqué) ; puis disjoint le pied du suivant, et leur itération irrégulière (sans parler de l’intervalle des syntagmes et des séquences), permettant à tout lecteur (et, bien sûr, d’abord au lecteur silencieux) d’en varier infinitésimalement le laps, introduit la « distensio animi » (Saint-Augustin), ou temps, dans la matière phonique. Le temps passe par un poème. La fameuse locution d’Augustin le dit : c’est comme si par lui l’âme entrait au-dedans de sa propre distensio, l’âme qui n’a pas d’autre substance de sa temporalité que cette entente poétique (attentive, « ralentie », précautionneuse) de son parler. Le rythme procure à l’âme l’expérience de sa distensio.

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J’ai parlé à l’instant de la diérèse comme d’une figure, « figure de pensée », ou de l’imagination. Ce que n’admettent pas, bien sûr, les traités de figures (ou dictionnaires de poétique et rhétorique) classiques. Parce qu’ils secondarisent « la figure », la subordonnent au préjugé du propre. Mais disons plutôt que le figurant est le propre ; ou que le propre est le figurant. Il n’y a pas l’imagination d’un côté, avec sa figurativité ou figuralité, et la pensée de l’autre. La leçon de Kant, c’est que l’imagination est la pensée, et ses figures sont les tours du langage : la pensée est « tropologique ». Et une figure vaut pour toutes, mobilisant toute la puissance schématistique, métonymie ou synecdoque ou catachrèse, tout le lexique de la rhétorique. Ce que j’avais, il y a fort longtemps, soutenu sous l’intitulé de « la figure généralisée » ou de la métaphoricité, m’attirant la réplique de Gérard Genette qui y voyait plutôt une « restriction ». Le fond de l’affaire, comme on dit, que je ne puis ici reprendre à loisir, est « ontologique ». Le principe poétique de non-identité peut s’énoncer : il y a du comme dans l’être. L’être « qu’il y a » en étants (combien de grands poèmes déploient anaphoriquement le « il y a », de Rimbaud à Eluard en passant par Apollinaire…) ; l’être-en-étant est en étant-semblable. La façon qu’a une chose de « ressembler », en rassemblant « hypallagiquement » ses autres, voisines inattendues, fait qu’elle devient elle-même, dans une « mêmeté » labile métamorphosable. La poétique est une théorie du voisinage ou éloignement ou rapprochement(s) : l’ontologique reprend son bien à la rhétorique par la poétique.

Ainsi la périphrase est une figure – et j’allais dire une figure de la figuralité. Dans notre mémoire profonde comme en celle de tout poéticien il y a le poème de Dante, maître de la périphrase. La périphrase est au service de la semblance générale : elle s’approche de ce qui est à dire ; elle tourne autour ; elle « plonge au fond de l’inconnu/ pour trouver du nouveau ». Ce qui est à dire (le dicible) se retire, se soustrait – ce qui ne signifie pas qu’il est « indicible », ineffable. Le langage d’une langue donne à la parole de pouvoir phraser. La phrase s’approche, tourne autour du difficile à dire, qui ne se dit que par figure : c’est notre « voir face à face », que saint Paul renvoyait à l’au-delà. Elle accompagne, ou com-mente, ce que l’intuition lui donne d’approcher : pensée approximative. La périphrase est péri-para-phrase, et je crois bien que l’ekphrasis pourrait passer pour une périphrase… Il s’agit bien d’expansion ; d’invention, plus que de «communication » , du sensible de l’insensé.

Michel Deguy

Professeur émérite

Préface à F. Locatelli, Une figure de l’expansion : la périphrase chez Charles Baudelaire, Berne, Peter Lang 2015

POUR CITER CET ARTICLE

Michel Deguy, « L’admirable faculté de la poésie », Nouvelle Fribourg, n. 1, juin 2015. URL : http://www.nouvellefribourg.com/universite/ladmirable- faculte-de-la-poesie/

 

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